Noël Autrement (conte)

Ecrit par Denis Jaccard sur . Publié dans Métaphores

Je pousse la porte du bar à café pour entrer. C’est un matin où je ne travaille pas, les seuls où j’ai le temps de m’offrir ce genre de liberté. En même pas une seconde, je constate que le lieu est bondé. Autant dire que mes chances de trouver une table libre sont inexistantes. Dans ma tête, je peste, même si, en apparence, je continue à présenter le sourire de façade qui convient. Je brûle d’une seule envie : faire demi-tour et claquer la porte. Au lieu de ça, j’avance de quelques pas en direction du bar avec la désinvolture du gars insensible aux désillusions du quotidien. Aucun tabouret libre, je resterai debout. Je commande un expresso et un croissant. Je me dis que je vais repartir très vite. D’ailleurs, je me demande pourquoi je ne me suis pas enfui tout de suite. Je déteste les lieux bondés. Cet amas d’humains faisant semblant d’être heureux me donne la nausée. Je repère un journal abandonné. Je tends le bras pour m’en saisir. Le titre de la première page me rappelle l’insoutenable évidence : Dernières minutes pour les cadeaux de Noël. Je fais l’impasse sur l’article de cette première page qui établit la liste des idées de cadeaux tendances pour elle et lui. Comme l’an passé, je ne ferai pas de cadeaux et personne ne m’en fera. Je tourne la page pour découvrir l’actualité internationale. Les titres me rappellent ce que je connais déjà : guerre, migration, extrémisme, dérèglement climatique et magouilles politiques. A quoi est-ce que je m’attendais d’autre ? Je referme le journal. A l’instant où je saisis la tasse de café, un coup sur l’épaule droite me fait renverser la moitié de son contenu dans la sous-tasse. D’un coup, je me retourne pour identifier le coupable. Elle enfile son manteau.

– Oh pardon, je n’ai pas fait exprès dit-elle sans même me regarder.

Mes poings se serrent, ma mâchoire se crispe. J’ai envie de lui hurler à la gueule que c’est trop facile, qu’elle n’est pas toute seule, qu’au lieu de se concentrer sur son petit nombril elle pourrait regarder autour d’elle, que si ce monde va si mal c’est à cause de gens comme elle qui ne font pas attention aux autres, que… Un noeud noue ma gorge, ma voix reste silencieuse, mes paroles prisonnières. Elle est déjà en train de s’en aller. Je la regarde, impuissant. En plus, ce connard qui la prend par la taille comme pour m’humilier encore un peu plus.

Je retrouve mon expresso à moitié renversé dans sa tasse et je me demande comment j’ai pu tomber aussi bas. Je me souviens qu’avant, je n’étais pas le même. Le noeud dans la gorge se transforme en poids sur le cœur. Qu’ai-je fait de mes aspirations passées ? A l’époque, j’étais passionné, j’avais foi en l’avenir. Je croyais que le bonheur était possible. Je me souviens de la joie indéfinissable que j’ai ressentie lorsque, après m’être entraîné durant des semaines, j’ai enfin réussi un kickflip avec mon skate. Cette figure, j’y pensais jour et nuit. Je me rêvais devenir professionnel de skateboard. Je me souviens aussi que, plus tard, j’avais le projet d’organiser des stages de skate pour les enfants. J’étais persuadé que le skate était le meilleur moyen de les aider à avoir confiance en eux, à développer le goût de l’effort pour réussir dans la vie, à devenir de meilleurs adultes que leurs parents. Avant, quand j’entrais dans un lieu public, je souriais. Je me réjouissais d’échanger avec des amis comme de rencontrer des inconnus. Avant, je prenais le temps de vivre.

Aujourd’hui, je me suis éteint. La flamme qui m’animait a été soufflée par la volonté de réussir, par l’obstination à vouloir acheter ce qui, je l’espérais, me rendrait heureux. Aujourd’hui, je possède un bel appartement, une voiture qui en jette, une collection d’habits et de montres de marque et, surtout, la peur de perdre ce que j’ai. Je suis prisonnier de la cage dorée que je me suis construite. La curiosité a été remplacée par la méfiance, le désir par la crainte. Il n’y a même plus de fantasmes dans mes pensées les plus secrètes. Je ne sais même plus où est mon skate.

A nouveau, mes yeux croisent le titre sur la première page du journal et je me dis que le seul cadeau que je voudrais recevoir, c’est une seconde chance. Retrouver la liberté de l’insouciance, la folie de croire que tout est possible, l’envie de rencontrer des gens, d’échanger, de partager.

La conversation des deux personnes se trouvant à ma gauche vient m’extraire du flot de mes pensées. Elles parlent d’une fête qu’elles appellent “Noël autrement”. En les écoutant, j’apprends qu’il s’agit d’une sorte de grand banquet gratuit ouvert du 24 au 25 décembre, sans interruption. Ça se déroule dans un lieu public et c’est ouvert à tous. Je trouve l’idée excellente. Je les entends également dire que tout est en place, que les donateurs ont bien répondu à l’appel mais qu’il leur manque encore des bénévoles pour servir les repas. Je me demande si c’est un signe. Je me tourne vers elles et dis :

– Moi, je veux bien être bénévole si vous cherchez du monde

Je me surprends à constater que cela fait bien longtemps que je n’ai plus été aussi spontané. Un large sourire se dessine sur leur visage.

– Avec plaisir, vous êtes le bienvenu me dit celle qui est à côté de moi en me tendant la main.

Je ne sais pas si c’est ma deuxième chance mais je suis convaincu que ce Noël sera bien différent de celui de l’an passé. Je commande un nouvel expresso. Le poids sur le cœur s’en est allé.

D’un coup, cette vieille chanson de Fred Blondin vient fredonner ses paroles à mes oreilles.